Vendredi 21 mai 5 21 /05 /Mai 17:54

INSTITUT DE PHILOSOPHIE SAINT JOSEPH MUKASA B.p.185 Yaoundé-Cameroun Affiliée à l’Université pontificale salésienne (ups) Rome Mémoire de fin de cycle en vue de l’obtention du Baccalauréato-laureat (licence) ESSAIE DE COMPREHENSION DE LA MORALE D’HENRI BERGSON dans Les Deux sources de la morale et de la religion Par DOURWE BERNARD Sous la Direction de CHARLES JEAN MARIE MINYEM Docteur en philosophie Année académique 2009-2010 TABLE DES MATIERES DEDICACE REMERCIEMENTS TABLE DES MATIERES INTRODUCTION PREMIERE PARTIE : QU’EST-CE QUE LA MORALE ? A- DEFINITION ET TYPES DE MORALE 1- Définition de la morale 2- Types de morale B- LES DONNEES DE LA MORALE 1- La conscience morale 2- La loi morale 3- L’obligation morale C- LES VALEURS ET LES VERTUS 1- Les valeurs morales 2- Les vertus DEUXIEME PARTIE : LA MORALE BERGSONIENNE A- LA MORALE CLOSE 1- L’homme et la société 2- L’obligation morale comme pression sociale 3- La cohésion sociale B- LA MORALE OUVERTE 1- L’aspiration 2- L’appel du héros 3- L’élan vital C- RAPPORT ENTRE LA MORALE CLOSE ET LA MORALE OUVERTE 1- Du clos à l’ouvert 2- Différence de nature entre la morale close et la morale ouverte 3- L’éthique bergsonienne D- LIMITES DE LA MORALE BERGSONIENNE 1- Une morale déséquilibrée 2- L’absence de fin 3- L’irrationalisme bergsonien TROISIEME PARTIE : LES IMPLICATIONS DE LA MORALE BERGSONIENNE A- SUR LE PLAN JURIDICO-POLITIQUE 1- Sur le plan juridique 2- Sur le plan politique B- SUR LE PLAN SOCIO- ECONOMIQUE 1- Sur le plan social 2- Sur le plan économique C- SUR LE PLAN MORAL ET RELIGIEUX 1- Sur le plan moral 2- Sur le plan religieux CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE DEDICACE A mes parents DANA Omer et MAÏDOLE Brigitte et à ma nièce DOURTIBE Marie-Brigitte.   REMERCIEMENTS Nous adressons nos remerciements à tous ceux qui, de près ou de loin, directement ou indirectement, ont permis la réalisation de ce travail. Qu’ils trouvent ici l’expression de notre profonde reconnaissance. Seul Dieu pourra leur attribuer la récompense qu’ils méritent. Nous adressons nos sincères remerciements au Dr Charles Jean-Marie MINYEM qui a accepté volontiers diriger ce travail de fin de cycle malgré ses multiples occupations. Il n’a cessé de susciter en nous le sens du travail bien fait. Nos remerciements vont aussi à l’endroit de tout le personnel de l’Institut de Philosophe Saint-Joseph-Mukasa qui nous a accueillis en son sein depuis la première année de philosophie et a mis en notre disposition les moyens nécessaires pour notre réussite intellectuelle et humaine. Nous pensons ici à tout le personnel administratif de cet établissement, à tous les enseignants qui ont œuvré à notre formation, à nos chères bibliothécaires qui n’ont jamais eu de cesse de nous fournir les livres dont nous avions besoin. Nous pensons aussi d’une façon spéciale à l’Abbé Dr Claude LAH qui a suscité en nous le désir de la philosophie bergsonienne et tous les camarades de classe et de l’institut. Un remerciement spécial est également adressé à toute la congrégation des Pères Rogationnistes du Cœur de Jésus. Particulièrement à tous les formateurs de la Maison de Formation Saint Hannibal Marie Di Francia d’Edéa : Père Willy CRUZ et Père Philip GOLEZ. Merci aux formateurs du Scolasticat Saint Hannibal Marie Di Francia de Ngoya : Père Isidore KARAMUKA, Père Georges SHIBU et Père Venuste SIBOMANA. Ils ont mis à notre disposition tous les moyens nécessaires pour la réalisation de notre travail. Nous ne saurons oublier ici tous les frères religieux et les scolastiques avec qui nous vivons et cheminons. Un sincère et profond remerciement va en outre à l’endroit de notre famille naturelle. Merci à nos chers parents DANA Omer et MAÏDOLE Brigitte qui ont accepté que l’œuvre de Dieu se réalise en nous faisant don de la vie. Ils nous ont accordé l’éducation nécessaire pour répondre à notre vocation de chrétien et d’enfant de Dieu. Nous sommes également reconnaissant envers tous les membres de la famille, frères et sœurs, eux qui n’ont jamais cessé de nous apporter le soutient matériel, spirituel, humain et affectif dont nous eûmes besoin. Une reconnaissance profonde est en plus adressée à l’endroit de nos familiers, connaissances, amis qui ont toujours été avec nous dans les moments de joies et de peines en nous apportant des aides sous de multiples formes. Nous disons merci à l’Abbé Dieudonné NOUM, au Père Hygen NLANDO, au Dr Emile KENMOGNE, à la famille d’Emmanuel POHOWE et à la famille de David TIGA. Enfin, un remerciement inexprimable va vers Dieu le Père, à son Fils Jésus-Christ notre Seigneur et à l’Esprit Saint qui habite en nos cœurs. A Celui qui Siège sur le trône et à l’Agneau, bénédiction, honneur, gloire et domination pour les siècles des siècles. INTRODUCTION La philosophie se divise en trois grandes parties : une logique ou science des lois idéales de la pensée dans la recherche et la démonstration de la vérité ; une philosophie spéculative dont la partie principale est constituée par l’ontologie ou science de l’être en tant que tel et une philosophie pratique qui, à la différence de la philosophie spéculative, ne tient pas sur le seul terrain de la pure connaissance, mais oriente le savoir vers le faire et l’agir. C’est dans cette troisième partie que l’éthique ou la morale trouve place. Cette dernière s’intéresse directement aux actions de l’homme vivant en société. En effet, l’homme est un être essentiellement politique. Mais la vie en société n’est possible qu’à travers le respect des lois et des normes que l’homme établit lui-même où que les autres établissent pour lui. La morale devient ainsi un élément fondamental de toute vie sociale. Durant l’histoire des sociétés humaines, certains hommes se sont évertués à fonder des systèmes moraux qui favoriseraient le vivre-ensemble. Henri Bergson (1859-1941), philosophe français d’origine juive, ne sera pas en reste dans ce sillage de la réflexion morale. C’est alors qu’en 1932, il publiera un ouvrage intitulé : Les Deux sources de la morale et de la religion en vue d’élucider les fondements de la morale et de la religion. Il va distinguer pour cela deux sources de la morale. L’une est fondée sur la pression sociale en vue de la cohésion sociale : c’est « la morale close », elle se vit dans une société close. L’autre est déterminée par l’appel du héros qui tire source de l’élan créateur : c’est « la morale ouverte », elle se vit quant à elle dans une société ouverte. Nous voulons dans ce travail faire un essai de compréhension de cette morale bergsonienne. Mais pour y parvenir, quelques préoccupations doivent être mises au point. En effet, qu’est-ce que la morale ? Quels sont les différents types de morale ? Sur quoi se fonde toute morale? Qu’est-ce que Henri Bergson entend par morale close et morale ouverte ? Quel rapport existe-t-il entre ces deux types de morale ? Quelles en sont les limites ? Quelles sont les implications de la morale bergsonienne sur les plans : juridique, politique, social, économique, moral et religieux ? L’ensemble de ces questions feront l’objet de notre réflexion qui s’effectuera en trois parties à savoir : qu’est-ce que la morale ; la morale bergsonienne et les implications de la morale bergsonienne. PREMIERE PARTIE : QU’EST-CE QUE LA MORALE ? A- DEFINITION ET TYPES DE MORALE 1- Définition de la morale Étymologiquement, « morale » vient du latin moralis, traduit par Cicéron, du Grec ta èthica ; les deux termes désignent ce qui a trait aux mœurs, aux caractères, aux attitudes humaines en général, et en particulier, aux règles de conduite et à leur justification. On réserve parfois, mais sans qu’il y ait accord sur ce point, le terme latin à l’analyse des phénomènes moraux, concrets, celui d’origine grecque au problème du fondement de toute morale et à l’étude des concepts fondamentaux, tels que bien et mal, obligation, devoir, etc. La morale apparaît d’abord, et légitimement, comme le système des règles que l’homme suit (ou doit suivre) dans sa vie aussi bien personnelle que sociale. Vue ainsi, le problème moral et les problèmes de la morale constituent le centre de toute réflexion, puisque toute entreprise humaine, pour désintéressée qu’elle se croit, est soumise à la question de savoir si elle est justifiée ou non, nécessaire, admissible ou répréhensible, en accord avec les valeurs reconnues ou en contradiction avec elles, c’est-à-dire si elle aide à la réalisation de ce qui est considéré comme souhaitable, à la prévention ou à l’élimination de ce qui est jugé mauvais. C’est ainsi que Jean Mbarga considère la morale comme : « Un ensemble de règles de conduite d’une société ou d’une culture donnée. La morale éclaire la conscience individuelle et collective des membres d’une société ; elle donne des repères capables d’éclairer et discerner le bien du mal, à éviter le mal et à faire le bien. Dans ce sens, la morale aide à faire le choix, de bons choix ; elle propose un ensemble de références et de critères pour former les consciences, éclairer l’opinion publique, mobiliser l’action des personnes, des communautés et des peuples. La morale aide à respecter les droits et les devoirs. Elle inspire les jugements des valeurs de l’homme. Par elle, l’homme découvre aussi le sens de sa destinée, les vertus, le sens du bien et le sens du bonheur. » Ainsi, La morale est une réflexion sur la vie issue de la vie elle-même. Elle est la science normative de la conduite humaine, celle-ci, procédant d’une volonté délibérée. L’acte moral, quant à lui, est un acte libre valorisé car : « il n’y a pas d’acte moral qui ne soit humain ; il n’y a pas d’acte humain qui ne soit libre » nous dit René Simon. L’objet de la morale est l’ensemble des actes humains et les actes humains sont d’abord volontaires. L’acte humain unit l’intelligence et la volonté. Un acte volontaire est librement posé sans aucune contrainte externe et procède d’une inclination intérieure spontanément. Le bien de l’acte humain lui vient de sa conformité à la raison, le mal de sa non-conformité. « C’est à la recta ratio que la volonté doit se conformer pour être moralement bonne. La recta ratio c’est la raison éclairée par les premiers principes de l’ordre moral. » Les règles morales sont établies en fonction des individus, des sociétés, des cultures, des civilisations en tenant en compte le temps, l’espace et les valeurs, en vue du bien commun et individuel. La morale joue un rôle social. C’est pourquoi il n’y a pas de morale absolue. D’où la nécessité de distinguer plusieurs types de morales. 2- Types de morale La morale peut être distinguée sous plusieurs formes. Comme discipline, la morale comprend la morale générale, la morale appliquée et la morale professionnelle. Mais nous mettons ici en exergue la distinction établie par Jacques Maritain qui différencie deux grandes catégories de systèmes éthiques ou moraux : l’éthique acosmique réaliste de la tradition classique et l’éthique acosmique idéaliste de Kant qui ont chacune des sources et des conséquences différentes. L’éthique cosmique réaliste de la tradition classique Dans la grande tradition qui s’est développée depuis Socrate, la philosophie morale peut être caractérisée comme une éthique cosmique réaliste. « Nous disons éthique cosmique, c’est-à-dire fondée sur des réalités extramentales qui sont l’objet d’une métaphysique et d’une philosophie de la nature. » Cette éthique est à la fois, et essentiellement, de caractère expérimental et de caractère normatif. Dans cette perspective éthique, le bien moral est fondé dans la réalité extramentale : Dieu, la nature des choses, et spécialement la nature humaine, la loi naturelle. C’est la perspective de la conscience commune de l’humanité . L’éthique acosmique et idéaliste de Kant Avec Kant, tout a changé. Il a cherché à garder l’absolutisation judéo-chrétienne de la moralité, dans une éthique de la raison pure, qui se débarrassait de tout élément proprement révélé ou surnaturel. Il nous propose une éthique sans fin dernière, délivrée de tout élan vers le bien. La révolution kantienne, aux dires de Maritain : « Aboutit à une éthique acosmique-idéaliste, construite indépendamment de toute vue sur la situation de l’homme dans le monde et l’univers, et qui ne veut avoir de fondement ni dans la métaphysique, ni dans la philosophie de la nature, éthique ayant un caractère déductif normatif. » La philosophie morale postkantienne. Après Kant, la philosophie morale est entrée en pleine confusion. Elle s’est trouvée dans un état de crise permanent. On pourrait dire d’une manière sommaire qu’on a eu affaire alors à trois principales lignes d’évolution : En premier lieu, les théories que l’on pourrait appeler acosmiques-idéalistes, fondées (à la différence de Kant) sur une métaphysique, mais (à raison de Kant) purement idéaliste et aprioriste. Une seconde ligne d’évolution s’est développée au contraire en réaction contre Kant : c’est une théorie éthique qui n’est ni cosmique-réaliste, ni acosmique idéaliste, mais qu’on pourrait caractériser comme positiviste-scientiste. Tel est le sociologisme, qui s’est développé d’abord en France, puis s’est répandu partout. Troisième ligne d’évolution : elle marque un retour plus ou moins incomplet à une conception cosmique et authentiquement philosophique. C’est ici que s’inscrit la morale d’Henri Bergson dans Les Deux sources de la morale et de la religion. Elle vise à réintégrer la philosophie morale dans un ensemble non seulement « physique » au sens de la philosophie de la nature, mais aussi métaphysique, et cherche à fonder l’éthique à la fois sur une philosophie de la nature et sur une connaissance des réalités absolument premières. Nous pouvons également noter que des formes de morale se sont développées en fonction de leur finalité. Parmi ces formes, nous avons : l’hédonisme, l’eudémonisme, l’épicurisme, l’utilitarisme, etc. B- LES DONNEES DE LA MORALE Les données de la morale sont des éléments fondamentaux de toute moralité. Il s’agit ici de la conscience morale, de la loi morale et de l’obligation morale. Les vertus et les valeurs feront l’objet de la partie suivante. 1- La conscience morale La conscience morale a un but principalement pratique différent de la conscience comme source de connaissance de soi et du monde qui a un but principalement théorique. La conscience morale désigne le sentiment intérieur d’une norme du bien et du mal qui nous dit comment apprécier la valeur des conduites humaines. Elle est une voix qui parle en nous et qui nous permet, en notre for intérieur, de distinguer le bien du mal, d’en fournir des normes, de mesurer la valeur des actions, de juger de notre conduite et de celle des autres. En effet, cette « voix » de la conscience, qui se fait entendre est, selon Jean Jacques Rousseau, la même en tout homme. Malgré la diversité et la variabilité des mœurs et des connaissances, elle est universelle : elle est en nous la voix de la nature, car « quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les sentiments qui les apprécient sont au-dedans de nous, et c’est par eux seuls que nous connaissons la convenance qui existe entre nous et les choses que nous devons respecter ou fuir ». Tel un instinct, mais pourtant signe de notre liberté, elle ne nous trompe jamais, pour peu qu’on l’écoute vraiment : « Conscience ! Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l’homme semblable à Dieu, c’est toi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ces actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe » . Pour Rousseau, les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments. Mais il n’en est pas ainsi pour Kant qui considère au contraire la conscience morale comme l’expression de la raison pratique. Certes elle se manifeste par un sentiment qui est le respect. Mais ce sentiment est tout à fait différent de ceux qui font naître le désir car, tout au contraire, il dévoile la soumission de l’homme à la loi morale, soumission qui est aussi sa liberté car elle témoigne de l’exercice parfait de la raison pratique. Gabriel Madinier quant à lui pense que la conscience morale est « une attitude de la personne humaine à déterminer la valeur d’un acte en fonction d’une échelle de valeurs, à distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais. » Elle joue un rôle important dans l’action humaine car elle témoigne, oblige et juge nos actes. C’est pourquoi Jean Mbarga affirmera que : « Pour chaque homme, la conscience est l’ultime juge de ses actes humains. Elle en apprécie la valeur morale. Elle se réfère, en principe, aux normes objectives et à la vérité pour discerner et délibérer. La conscience morale oriente les choix et les décisions de la personne humaine. En ce sens, elle est à la fois guide et loi. Elle a une capacité de discerner du bien et du mal ; elle dénonce la malice et indique la voie du bien. Voilà pourquoi elle dirige la vie morale. » La conscience a deux qualités : la rectitude et la certitude. La rectitude fait une conscience droite et la certitude donne à la conscience la sûreté du jugement quant à la valeur de son objet. La conscience morale nécessite donc une loi morale pour un meilleur discernement du bien et du mal. 2- La loi morale Il s’agit de l’impératif qui interdit à l’homme certains comportements, non pas pour le seul motif que ces comportements seraient sanctionnés par le droit, mais parce qu’ils sont indignes de l’homme. Située bien en amont des lois civiles, la loi morale définit le bien et le mal, en commandant de faire le premier et de rejeter le second. Elle est universelle, immuable et transcende toutes les expressions écrites qui peuvent chercher à l’exprimer (règles déontologiques, avis des divers comités d’éthique, etc.). C’est, pour les juifs et les chrétiens, le registre du Décalogue et, pour beaucoup de nos contemporains, celui des Droits de l’Homme. Les lois civiles, quant à elles, sont ce que l’on appelle le droit positif, c’est-à-dire tout le dispositif juridique -législatif et réglementaire- qui est celui d’un pays donné à un moment donné. Les lois civiles définissent le permis et le défendu, en vue de rendre possible un vivre-ensemble dans une société pluraliste. La loi naturelle ou loi morale : « Vient de la nature de l’homme. Celle-ci est un ensemble de valeurs et principes moraux qui fondent les droits et les devoirs de l’homme et qui servent à sa pleine dignité. L’être humain peut la connaître, la formuler et l’exécuter. Elle est fondamentalement universelle et immuable même si sa formulation peut varier dans le temps. » Elle est écrite au fond du cœur de l’homme. Elle est définie comme des règles de conduite fondées sur la nature même de l’homme et de la société. Cette loi qualifiée de ‘‘naturelle’’ implique la nature et plus particulièrement ici la notion de nature humaine. Si l’homme est un animal faisant partie de la nature, il n’est pas un animal comme les autres. Sa raison lui fournit des ‘‘principes’’. Situé dans le monde de la nature, il est soumis, comme elle, à la nécessité, au déterminisme. Mais par la raison, il accède à un monde moral où il ne s’agit plus simplement de savoir ce qui est, mais ce qui doit être et où règne la liberté. Elle est certes bien un commandement comme les lois civiles mais un commandement intérieur qui nous oblige moralement sans nous contraindre matériellement. Il y a liberté dans l’obéissance à la loi morale parce qu’il y a autonomie. C’est l’homme qui décide d’obéir à la loi morale tandis qu’aux lois civiles, on obéit non par conscience mais par crainte. Pour Kant, la loi morale doit se définir par sa forme et doit être universelle d’où cette proposition « je dois toujours me conduire de sorte que je puisse aussi vouloir que la maxime devienne une loi universelle. » D’où un lien étroit avec l’obligation morale car la loi oblige tout comme la conscience morale. 3- L’obligation morale L’obligation morale repose sur la valeur. Pour Maritain en effet, « Toute obligation dépend de la valeur de l’acte, moralement bon (donc il faut le faire) ou moralement mauvais (donc il ne faut pas le faire). Je suis moralement obligé de respecter la vie et l’honneur de mon prochain. » L’obligation morale implique la liberté d’action et de décision. Elle exclut toute contrainte physique. Et cependant, elle implique une sorte de contrainte interne, de lien, qui est absolument indestructible et qui a affaire à la liberté elle-même. Elle est « fortifiée en nous par les commandements positifs de la morale révélée, par la loi des préceptes religieux et du Décalogue, lequel, pour l’homme de foi, ne descend pas de la pure raison mais de Dieu parlant aux hommes. » C’est sur l’obligation morale que Kant et Bergson vont fonder leur morale. Pour Kant, cette notion est intrinsèquement liée à celle du devoir. La morale selon Kant correspond à un ensemble de devoirs auxquels nous sommes ténus de répondre, car ils s’imposent à nous comme des obligations. Nous devons exercer notre raison pratique pour décider en fonction des principes clairs ce que nous devons faire. La raison peut incliner la volonté à se porter vers tel ou tel objet qui soit conforme à ce qu’elle pose comme fin. L’acte moral doit se situer sur le plan de la recherche d’un bien universel et non d’une satisfaction personnelle. Agir par devoir, c’est agir non pas en prenant en compte ses propres intérêts, mais en voyant chaque fois ses actes sur un plan universel. Une obligation morale se justifie par elle-même et c’est tout. L’analyse morale de Kant montre que l’obligation morale n’est pas en contradiction avec notre liberté, bien au contraire, elle exprime notre liberté. C’est parce que l’homme est doué d’une conscience morale qu’il est capable de dépasser le conditionnement animal du besoin. Ainsi, le problème de l’obligation a pris une importance démesurée à partir de Kant. « Alors que le bien moral reste la notion de base de la morale ancienne, l’impératif catégorique devient chez Kant le ‘‘ primium cognitum’’ de l’ordre moral ; il est ‘‘le fait de la raison’’ sur lequel repose tout l’édifice de la vie morale et de l’éthique philosophique. » Avec Kant, nous distinguons deux sortes d’impératifs : l’impératif hypothétique : fais ceci, si tu veux cela. Dans ce cas, l’action n’est bonne que comme moyen pour une fin. Elle n’est pas comme telle bonne en soi. L’impératif hypothétique peut-être un impératif de l’habileté (technique) ou un impératif de la prudence (pragmatique). L’impératif technique porte sur des fins seulement possibles ; il est « problématiquement pratique » l’impératif pragmatique concerne les moyens à employer en vue d’obtenir le bonheur, vers lequel les hommes tendent nécessairement : le but est ici considéré comme réel et l’impératif en question est alors « un principe assertoriquement pratique. » Ces deux impératifs sont analytiques et reposent sur cette assertion ainsi énoncée: « qui veut la fin veut les moyens ». L’impératif catégorique : il s’impose absolument, inconditionnellement ; il est catégorique et représente l’action comme « objectivement nécessaire. » Il est « une proposition pratique synthétique a priori ». L’impératif catégorique ne dit pas : fais ceci, si tu veux cela ; mais : fais ceci, purement et simplement. C’est l’impératif de la moralité et il n’est possible que par la liberté car le concept de la liberté est la condition fondamentale de la moralité. Mais Bergson, quant à lui, fondera, au contraire, l’obligation morale sur la pression qu’exerce la société sur l’individu. Ce regard sera développé dans la partie concernant la morale bergsonienne. L’obligation tient également en compte les valeurs et les vertus. C- LES VALEURS ET LES VERTUS Les valeurs sont les normes de l’action. Les vertus par contre, sont des moyens efficaces en vue d’exécuter l’action conforme à la norme. 1- Les valeurs morales Une valeur morale est une idée qui guide le jugement moral des individus et des sociétés. Les valeurs morales forment un corps de doctrines, qui prennent la forme d’obligations qui s’imposent à la conscience comme un idéal. Ces valeurs morales sont créées et transmises par les idéologies, les religions et les sociétés humaines. Certaines de ces valeurs morales se veulent universelles. Le don de soi, la tolérance, le respect, la loyauté, sont des exemples de valeurs morales. La problématique soulevée par la notion de valeurs morales est de savoir ce qui fonde celle-ci, et si les valeurs morales sont objectives ou subjectives. Certains penseurs affirment que les valeurs sont intrinsèques, qu’elles existent en elles-mêmes dans le monde et que l’homme doit chercher à les découvrir, à les atteindre. Cette approche est particulièrement développée par Platon, pour qui, il existe ‘‘un monde des idées pures’’ dont le nôtre n’est qu’un reflet. Il suppose que les idées existent dans ce monde sous la forme de vérités absolues. Il présente ses réflexions sous la forme de la « métaphore de la caverne » où les hommes sont comme enchaînés au fond d’une caverne d’où ils n’aperçoivent que les ombres qui défilent sur la paroi sans vraiment distinguer leurs contours. Ils doivent se retourner et affronter une lueur aveuglante pour reconnaître difficilement et douloureusement les valeurs réelles du monde . D’autres philosophes comme Spinoza affirment qu’on ne désire pas une chose parce qu’elle est bonne, mais qu’elle est bonne parce que nous la désirons. Les valeurs seraient donc le simple reflet de nos désirs collectifs . Mais les valeurs peuvent aussi être conçues comme « une création de l’individu libre qui s’affirme et qui crée des valeurs par un engagement personnel venant critiquer et transformer les valeurs dominantes du moment ». Les philosophes s’entendent pour dire qu’il s’agit des principes comportementaux que chacun doit suivre pour avoir bonne conscience. C’est pourquoi Maritain affirmera que : « La valeur morale est la qualité qui fait qu’une action humaine est intrinsèquement bonne, attractive par sa propre bonté. Ce concept est au cœur de la philosophie morale, c’est le concept éthique le plus spécifique, mais il est difficile à bien saisir. » En effet : « Les valeurs morales sont spécifiquement bonnes ou mauvaises parce qu’elles sont objet de connaissance pratique, non spéculative ; objet d’une connaissance qui n’est pas spécifiée parce que les choses sont, mais parce qui doit être fait ; d’une connaissance spécifiée par la règle ou la mesure qui est la matrice de la chose à faire. » La valeur morale a certaines caractéristiques. Elle affecte et l’objet et le sujet. Elle est désirable pour elle-même et par elle-même : on la détruit si on en fait un moyen, mais elle peut être appréciée en même temps que recherchée en vue d’autres choses. Elle diffère des autres valeurs spirituelles par ses rapports avec elles. La valeur morale s’accompagne d’un caractère obligatoire. Elle est la valeur propre de l’acte humain et du sujet. Elle fait de l’homme un être vertueux. 2- Les vertus Le terme vertu tel qu’il est ordinairement employé permet difficilement de voir ce qu’on veut dire par là. Si l’on cherche, dans un dictionnaire, le terme grec correspond à ‘‘arete’’, on trouve ces sens : mérite ou qualité par quoi l’on excelle, c’est-à-dire habileté, bonté, beauté, ou encore courage, considération, honneur, bon office, service, naturellement aussi dans le sens de leur synonyme : vertu au pluriel : nobles actions. Le terme ‘‘virtus’’ en latin signifie : virilité, force, effet, influence, valeur, courage, bravoure, bonne qualité, perfection, mérite, caractère, vertu. Pour Arthur Utz, qui note tous ces sens, « il s’agit toujours de talents que l’homme s’est acquis par ses efforts personnels pour enrichir sa nature ; ils sont, par conséquent, les qualités qui le distinguent. » En morale, on entend par vertu une qualité acquise pour parfaire la capacité naturelle. On attend de l’homme moralement parfait qu’il agisse en responsable et se tourne vers le bien avec facilité, avec joie et avec une certaine sûreté. Puisque la nature ne procure pas cette qualité, il doit se l’approprier. Bref, le concept de l’habitus moral ou de la vertu postule une certaine stabilisation dans le bien. Les vertus tiennent pour objet l’honnêteté des actes humains, c’est-à-dire des moyens d’atteindre la fin ultime. La vertu morale perfectionne nos tendances en les adaptant au bien de la raison, c’est-à-dire en modérant et ordonnant, selon la raison, tous les mouvements de nos appétits : les passions, les opérations de l’appétit sensible ou de l’appétit intellectuel (la volonté). Elle est ainsi selon Jean Pascal Perreux, une capacité de l’esprit, du cœur et de la volonté. Elle affecte l’homme au plus intime de lui-même, dans sa volonté et sa liberté, elle rend l’homme bon purement et simplement. Elle apparaît comme une maîtrise de l’homme sur lui-même. Une division est faite également au niveau des vertus : Les vertus humaines se divisent en vertus morales et intellectuelles. Toutes deux sont acquises et ordonnées à un bien proprement humain. Par opposition à ces dernières, les vertus théologales (foi, espérance et charité) sont infuses et ordonnées à un bien proprement divin. Les vertus cardinales, regroupent les vertus morales de courage, de tempérance, et de justice, ainsi que la vertu intellectuelle de prudence. Ce sont celles autour desquelles toutes les autres vertus morales gravitent et se rattachent. Cette schématique est empruntée à la culture grecque . DEUXIEME PARTIE : LA MORALE BERGSONIENNE A- LA MORALE CLOSE La morale close est l’ensemble des règles et des habitudes par lesquelles les sociétés assurent leur conservation : il s’agit d’une morale conformiste d’un code de devoirs qui assure à l’intérieur de ses frontières la survie quotidienne et l’ordre d’un peuple. C’est la morale qui est faite, comme chez Kant, d’obligations et d’interdits qui expriment la pression sociale. Elle est statique et immobile et elle se vit dans une société close. Elle s’impose à tous les membres de la société sans les violenter. C’est un lien analogue à celui qui unit les unes avec les autres les fourmis d’une fourmilière ou les cellules d’un organisme. L’obligation morale se fait donc sentir à la conscience comme une pression ; elle est nécessairement, dans ce qu’elle a d’original et de fondamental, infra-intellectuelle, et elle ne peut jamais constituer qu’une morale close ou fermée, puisqu’elle a pour effet de bloquer en quelque sorte les individus et tous les sentiments individuels dans les limites du groupe social et de les river à la solidarité établie par la nature. 1- L’homme et la société Aux yeux de Bergson, l’homme est d’abord fait, compte tenu de ses dispositions naturelles, pour vivre dans les sociétés closes, c’est-à-dire dans les sociétés ou des Etats fermés sur eux-mêmes et faisant la guerre à d’autres sociétés. Ces sociétés closes et humaines sont d’ailleurs comparables aux sociétés animales. Dans les ruches et les fourmilières, l’instinct fait accomplir aux individus les actes nécessaires à la vie collective. Dans les sociétés humaines, cette fonction est remplacée par la morale, par l’une des deux morales, la morale close. L’individu appartient ontologiquement à la société, fruit de l’élan vital et c’est dans cette société qu’il se réalise à travers une organisation d’abord naturelle car pour Bergson : « La vie sociale est ainsi immanente, comme un vague idéal, à l’instinct comme à l’intelligence ; cet idéal trouve sa réalisation la plus complète dans la ruche ou dans la fourmilière d’une part, dans les sociétés humaines de l’autre. Humaine ou animale, une société est une organisation : elle implique une coordination d’éléments les uns aux autres ; elle offre donc, ou simplement vécu, ou, de plus, représenté, un ensemble de règles ou de lois. Mais, dans une ruche ou une fourmilière, l’individu est rivé à son emploi par sa structure, et l’organisation est relativement invariable, tandis que la cité humaine est de forme variable, ouverte à tous les progrès. » Dans une société close, la solidarité des membres du corps social est quasi mécanique et ne correspond qu’à une sorte d’instinct grégaire. il y a quelque chose qui s’impose à l’individu, une force qui peut lui apparaître comme transcendante, comme une sorte d’impératif catégorique ou de loi divine, mais qui n’est, en vérité, que la force du corps social qui le dépasse et l’englobe. 2- L’obligation morale comme pression sociale L’obligation morale se ramène, dans son essence, à un système d’habitudes exerçant une pression sur notre volonté, pression d’origine essentiellement sociale. Au fond de l’obligation morale, il y a l’exigence sociale, non point celle de l’humanité entière, mais celle de la société close, qui est figée et statique. Pour Bergson, l’essence de l’obligation est autre chose qu’une exigence de la raison : « Représentez-vous l’obligation morale comme pesant sur la volonté la manière d’une habitude, chaque obligation traînant derrière elle la masse accumulée des autres et utilisant ainsi, pour la pression qu’elle exerce, le poids de l’ensemble : vous avez le tout de l’obligation pour une conscience morale simple, élémentaire. » L’obligation morale et sociale qui, dans la morale kantienne et dans la morale populaire, nous confère la dignité de la personne, est justement ce qui, chez Bergson, nous ravale au rang des termites. Il convient de remarquer que l’impératif a contre lui l’intelligence individuelle, qui va de pair ici avec les désirs et les instincts individuels aussi, et qu’il constitue, lui, le grand instinct de l’espèce humaine. « Un impératif absolument catégorique est, de nature instinctive ou somnambulique, joué comme tel à l’état normal, représenté comme tel si la réflexion s’éveille juste assez longtemps pour qu’il puisse en chercher des raisons. Mais alors, n’est-il pas évident que, chez un être raisonnable, un impératif tendra d’autant plus à prendre la forme catégorique que l’activité déployée, encore qu’intelligence, tendra davantage à prendre la forme instinctive ? » L’impératif catégorique n’est plus pour Bergson, comme il était pour Kant, la manifestation de l’esprit, mais l’habitude, la nécessité, l’instinct somnambulique. La pression « continue en nous l’élan vital, forme incarnée de la durée. Son essence est d’être une poussée ; elle agit sur nous par derrière.» Ainsi La pression vient des formulations sociales et de la loi de crainte à laquelle l’individu est soumis à l’égard des règles de vie imposées par le groupe et destinées à assurer la conservation de celui-ci, et qui ne demandent qu’à tourner à la routine et à l’automatisme féroce de la matière. 3- La cohésion sociale La morale close ne vise que la conservation de l’espèce humaine telle qu’elle est, et pour cela des sociétés séparées et opposées entre elles. C’est un ensemble d’habitudes sociales, tout proche de l’instinct, dont il reproduit partiellement la nécessité. Cette nécessité répond à un instinct de cohésion sociale, et ce fait explique l’utilité des règles en elles-mêmes absurdes, comme l’étude des diverses morales en révèle l’existence. « L’utilité de la règle lui vient alors, uniquement, par ricochet, du fait qu’on se soumet à elle. » La morale, ainsi entendue, n’est pas autre chose que la société s’imposant à la conscience individuelle, en vue de sa propre sauvegarde, avec une nécessité contraignante. L’individu apparaît ici comme absorbé dans une réalité qui le dépasse et exerce sur lui une contrainte. C’est pourquoi E. Rolland, commentant cette morale dira que : « Une telle morale ne se soucie pas, à vrai dire, de l’expansion individuelle : beaucoup plus est-elle préoccupée de créer dans l’individu un conformisme social, dans l’intérêt du groupement. Cette morale ne regarde pas au-delà de cet intérêt commun d’une société close. » La cohésion sociale est due, en partie, à la nécessité où est une société de se défendre contre les autres : c’est contre tous les autres hommes qu’on aime ceux avec lesquels on vit. La guerre, le meurtre, le pillage, la perfidie, la fraude, le mensonge sont non seulement licites, mais méritoires. L’individu qui a remplit tous les obligations de la morale close éprouve une sorte de « bien-être individuel et social comparable à celui qui accompagne le fonctionnement normal de la vie » . Ainsi, la morale close est la morale spontanée et naturelle de l’homme ; celle qui oppose instinctivement groupement à groupement dans une réaction de défense, et en conséquence impose à l’individu les consignes contraignantes dont l’observation est nécessaire à la sauvegarde de l’ensemble. Par-delà des exigences sociales, l’individu accède à une morale de l’attrait et de l’aspiration. Il retrouve son ‘‘moi profond’’ et l’élan créateur qui le traverse. Son devenir humain s’effectue alors sous le signe de la morale ouverte. B- LA MORALE OUVERTE La vraie morale est celle qui s’incarne dans les consciences du héros, du saint et du mystique : ceux-là sont les imitateurs qui rompent avec les habitudes du groupe et qui, dans une émotion créatrice, inventent des valeurs nouvelles, fruit d’un amour qui ne connaît pas de frontières. Tandis que la morale close agit par contrainte, par la « pression », la morale ouverte exerce une séduction, un « attrait » qui réveille tous les cœurs généreux menacés de s’engourdir dans le conformisme des règles établies. C’est la morale de l’âme ouverte, de l’élan vital et créateur. C’est la morale complète. Ce qui frappe d’abord en elle c’est son caractère personnel, selon Bergson : « De tout temps ont surgi des hommes exceptionnels en lesquels cette morale s’incarnait. Avant les saints du christianisme, l’humanité avait connu les sages de la Grèce, les prophètes d’Israël, les Arahants du bouddhisme, et d’autres encore. C’est à eux que l’on s’est toujours reporté pour avoir cette moralité complète, qu’on ferait mieux d’appeler absolue. » La morale ouverte est bien une morale mystique ; et elle va rejoindre l’expérience mystique elle-même : voilà pourquoi elle est une morale d’action, une morale d’amour. Par la morale ouverte, c’est ainsi l’amour divin lui-même, avec lequel l’âme mystique est en contact, qui vient rejoindre et ranimer en nous le germe divin qui s’y trouve latent, et qui permettra à la nature humaine, grâce à l’influence divine, de se dépasser elle-même. 1- L’aspiration L’aspiration est un attrait. Ici, l’obligation morale s’apparente à un appel. Le caractère contraignant de l’obligation ne vient plus de son caractère infra-rationnel mais, au contraire, de son aspect supra-rationnel. Les individus se sentent alors obligés non pas au nom des considérations rationnelles comme les philosophes du pacte et du contrat social le pensaient (telle rationalisation ou tel calcul sur l’intérêt particulier et collectif) mais au nom des considérations émotionnelles. Certains actes, certaines personnalités seraient exemplaires, ce qui nous pousserait, mais cette fois-ci, ‘‘par le haut’’, non pas à rester à l’intérieur de cercle étroit des croyances et des habitudes communes, mais à briser ce cercle pour accomplir notre vocation de créatures créatrices de sociétés et de mondes nouveaux. Les valeurs ou les normes habituelles ‘‘éclateraient ’’ alors au profit de normes nouvelles qui jusqu’à présent paraissaient impensables. Bref, nous expérimenterions là un type d’obligation irréductible à une poussée quasi biologique ou à une norme rationnelle. Ce type d’obligation émotionnelle serait au fondement de la morale, de la religion et de la société ouverte. La morale ouverte est expansion, libération de l’âme, il suffit d’interroger ses représentants authentiques, mystiques et saints. Leur langage « ne fait que traduire en représentations l’émotion particulière d’une âme qui s’ouvre, rompant avec la nature qui l’enfermait à la fois en elle-même et dans la cité. » Ce qu’ils éprouvent est, suivant leur aveu, « un sentiment de libération. Bien-être, plaisirs, richesse, tout ce qui retient le commun des hommes les laisse indifférents. A s’en livrer, ils ressentent un soulagement, puis une allégresse. » Si la morale humaine est une morale d’expansion et de libération, c’est justement qu’elle affranchit l’âme du mécanisme où naturellement elle serait restée enfermée, et qu’elle lui fait retrouver, par delà ce mécanisme, le contact avec l’élan vital, créateur. Cet élan créateur, source de l’aspiration communique à travers les âmes supérieures par un appel. 2- L’appel du héros Brisant les cadres étroits dans lesquels l’humanité menace de s’enfermer, les héros, les saints et les mystiques prêchent une morale d’amour universel, une morale ouverte. Ce sont les hommes qui jouissent pleinement de leur liberté. Ils posent les actes créateurs, inventent les valeurs absolument universelles, prêchent l’amour pour l’humanité et construisent le futur. Ce n’est plus ici une pression impersonnelle de la collectivité qu’il s’agit mais d’un appel. Appel qui, selon Bergson, entraîne un mouvement : « Pourquoi les saints ont-ils des imitateurs, et pourquoi les grands hommes de bien, ont-ils entraîné derrière eux des foules ? Ils ne demandent rien, et pourtant ils obtiennent. Ils n’ont pas besoin d’exhorter : ils n’ont qu’à exister ; leur existence est un appel. Car tel est bien le caractère de cette autre morale. Tandis que l’obligation naturelle est pression ou poussée. Dans la morale complète et parfaite, il y a un appel. » Pour Bergson, ce qui vaut comme modèle, c’est ce que dit et fait tel homme précis et non pas ce que dit une maxime impersonnelle, rationnelle et valant universellement. Ce qui fonde tout système de normes, toute constitution, ce n’est pas une rationalité abstraite, universelle, une modélisation consensuelle, une discussion démocratique ; c’est un homme exemplaire, un sage, un héros, un mystique, un artiste, bref quelqu’un d’exceptionnel qui donne l’impulsion, qui voit les choses autrement, qui permet de briser le cercle, les cadres. En fait, « qu’un génie mystique surgisse ; il entraînera derrière lui une humanité au corps déjà immensément accru, à l’âme par lui transfigurée. » Le type de ces personnalités est le Christ, et leur grande faculté de création est le signe de contact avec le principe même de la création, qu’ils appellent Dieu. Ces créateurs de valeurs sont donc aussi des mystiques comme saint Paul, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, saint Jean de la Croix. Madeleine Barthélemy-Maudaule en analysant cette morale ne manquera pas de dire que : « La raison d’être des grandes personnalités est justement d’appeler tous les hommes à faire comme elles-mêmes, selon leurs possibilités. Ainsi individu et société d’une part, personnalités d’exception d’autre part, sont les deux pôles d’un phénomène unique de personnalisation qui aboutira à une humanité ouverte et peut-être à un univers humanisé.» Ces grandes personnalités ne sont « ni des seigneurs wagnériens, ni des surhommes nietzschéens. Ils convient tous les hommes à faire comme eux, à devenir, selon leurs possibilités, mais de plus en plus, leurs coadjuteurs, à eux qui sont les coadjuteurs de l’élan créateur. » Elles « se donnent la main par-dessus les siècles, par-dessus nos cités humaines : ensemble elles composent une cité divine où elles invitent à entrer.» Les grands entraîneurs de l’humanité qui ont forcé les barrières de la cité, semblent bien s’être replacés par là dans la direction de l’élan vital : ils vont contre la nature, mais en la dépassant. « Par l’intermédiaire de ces volontés géniales, l’élan de vie qui traverse la matière obtient de celle-ci, pour l’avenir de l’espèce, des promesses dont il ne pouvait même être question quand l’espèce se constituait. » De même qu’il s’est trouvé des hommes de génie pour reculer les bornes de l’intelligence, ainsi s’est-il rencontré des âmes privilégiées, « qui se sentaient apparentées à toutes les âmes, et qui, au lieu de rester dans les limites du groupe et de s’en tenir à la solidarité établie par la nature, se portaient vers l’humanité en général dans un élan d’amour. » C’est par une reprise de contact avec l’élan vital par chacune de ces âmes, et par la constitution en quelque manière d’espèces nouvelles composées chacun d’un individu unique, que la morale humaine s’est créée et a progressé. 3- L’élan vital La source de la morale ouverte est l’élan vital qu’il faut aller rejoindre pour jouir à la fois de la vie mystique et de l’amour universel qui ouvre l’âme, naturellement porter à se clore. L’usage discursif de la raison se montre ici déficient : c’est d’intuition qu’il faut user pour entrer en contact avec cette réalité que Bergson exprime en termes de sensibilité. L’élan vital est liberté pure, sans cesse créatrice, source de perpétuelle et jeune nouveauté. C’est la force puissante qui anime la nature et qui, de la matière, tire les formes diverses des vivants. C’est « dans un contact avec le principe générateur de l’espèce humaine que nous sentons puiser la force d’aimer l’humanité » , nous dit Bergson. Nous sommes alors entraînés par ces grands découvreurs qui cheminent en avant de nous et qui ont rencontré Dieu, par ces grands mystiques pour lesquels il s’agit de transformer radicalement l’humanité en commençant par donner l’exemple et qui sont « des imitateurs et des continuateurs originaux, mais incomplets, de ce que fut complètement le Christ des Evangiles. » En effet, « l’esprit créateur engendre le mystique, puis, comme par attiédissement progressif, celui-ci inventeur moral, puis, le héros, enfin l’homme dévoué qui suit le héros. » Au delà de l’élan vital, l’élan qui porte le héros et le saint, c’est l’élan créateur, c’est Dieu lui-même, saisi dans l’expérience mystique. L’élan, qui traverse les héros, les saints, devient en eux un élan de charité. Leur permettant de répondre à l’appel moral et les portant dans un mouvement d’amour vers leur prochain et vers Dieu. Elle donne naissance à la vraie morale, celle par laquelle l’homme se dépasse lui-même dans la voie où l’a placé l’élan vital, c’est une émotion créatrice qui soulève de loin en loin des âmes privilégiées et qui, par un débordement de vitalité, se répand autour d’elles, rayonne un enthousiasme qui ne s’éteint jamais et qui est toujours susceptible de retrouver sa flamme première. C- RAPPORT ENTRE LA MORALE CLOSE ET LA MORALE OUVERTE La morale close et la morale ouverte ne sont pas totalement étrangères et incompatibles l’une à l’autre. Le rapport de la morale statique à la morale dynamique est le même que celui du clos à l’ouvert, de la pression à l’attrait ou à l’aspiration ; pour se convertir au dynamique, c'est-à-dire au mouvement, il y a une mutation aventureuse à traverser. 1- Du clos à l’ouvert Pour passer de la morale close à la morale ouverte, il faut que d’un bond on se transporte au delà de la famille et de la nation, au-delà de l’humanité elle-même, jusqu’à Dieu, à travers qui, en qui devient possible un amour universel. « De la société close à la société ouverte, de la cité à l’humanité, on ne passera jamais par voie d’élargissement. Elles ne sont pas de même essence. » Ce passage s’effectue grâce à des personnalités hors du commun (le héros, le saint, l’artiste, le mystique) qui inventent des voies nouvelles et dont les actions font tomber tous les obstacles et brisent le cercle dans lequel l’espèce humaine tourne habituellement en rond. Mais il ne saurait y avoir de pure morale close ou de pure morale ouverte. C’est dans ce sens que Jacques Chevalier dira que : « La morale ouverte ne peut s’instaurer que sur la base de la discipline imposée par la morale close, se transmettre et régner dans la vie sociale qu’en s’insérant en elle pour la transfigurer. Et le pur mysticisme, qui est rare, ne peut se propager dans l’humanité que par l’intermédiaire d’une prédication et d’institutions, qui le vulgarisent. » La morale close apparaît alors comme un instantané qui s’efforce de fixer une phase du mouvement ; « elle se présente comme un moment, le long d’un progrès. » Et c’est cette opposition qui se rencontre « dans le sermon sur la montagne : ‘‘on vous a dit que… Et moi je vous dis que…’’ D’un côté le clos, de l’autre l’ouvert. » La morale ancienne n’est pas abolie, mais intégrée dans le mouvement. Puisse qu’il faut renoncer à exprimer intelligiblement la mobilité elle-même, à s’efforcer de la « traduire dans la langue du statique et de l’immobilité, on aura des formules qui frôleront la contradiction. » Mais une différence demeure néanmoins entre ces deux types de morale. 2- Différence de nature entre la morale close et la morale ouverte C’est la différence de nature qui existe entre la morale close et la morale ouverte. L’instinct social, qui se trouve au fond de l’obligation sociale vise toujours une société close, si vaste soit-elle. Il ne vise pas l’humanité. « S’imaginer qu’on passe successivement de l’amour de la famille, à celui de la patrie, puis à celui de l’humanité, c’est être dupe d’une représentation intellectualiste et factice. » Entre les deux objets : nation et humanité, entre les deux morales : close et ouverte, il y a une différence de nature et non simplement de degré. La seconde morale diffère de la première en ce qu’elle est humaine, au lieu d’être seulement sociale. Au dessus des devoirs bien définis que la société impose à l’individu, il y a place en effet pour d’autres devoirs, moins nets, plus incertains. La morale de l’obligation est statique. Celle de l’aspiration est dynamique. La première est celle de la société close, la seconde celle des sociétés ouvertes. Bergson ne nie pas l’utilité, l’intérêt d’une morale statique, il sait qu’on ne peut se passer d’obligations sociales. Mais il propose de ne pas s’en contenter, de dépasser les règles de la cité. Or, entre la morale de l’obligation et celle de l’aspiration, entre la société et l’humanité, « il y a toute la distance du fini à l’infini, du clos à l’ouvert. » Entre la morale statique et la morale dynamique il n y a pas une différence quantitative, de degré, mais qualitative, de nature. Il ne faut pas croire que nous arrivons à l’humanité par étapes successives, en commençant par cultiver des vertus familiales, puis civiques et enfin humanitaires, car « les devoirs civiques naissent, en grande partie, de la nécessité par une société de se défendre contre d’autres sociétés. » Et c’est ce qui révèle bien une différence de nature entre le clos et l’ouvert : on a affaire à deux morales irréductibles : « Tandis que la première est d’autant plus pure et plus parfaite qu’elle se ramène mieux à des formules impersonnelles, la seconde, pour être pleinement elle-même, doit s’incarner dans une personnalité privilégiée qui devient un exemple. La généralité de l’une tient à l’universelle acceptation d’une loi, celle de l’autre à la commune imitation d’un modèle. » 3- L’éthique bergsonienne Bergson fonde une nouvelle morale. Il introduit l’élan créateur et la vie spirituelle dans la morale. De telle en sorte que Jacqueline Russ dira que : « Hostile à Kant et à sa théorie de l’obligation, il privilégie l’amour, l’ouverture et la mystique. Le lecteur contemporain appréciera sans doute le dynamisme qui anime l’éthique de Bergson.» Ces deux types de morales, fondés sur l’obligation, sont caractéristiques de nos sociétés. Tel est en effet le constat que Bergson n’hésitera pas à relater à Jacques Chevalier en ces termes : « Je prends les sociétés humaines comme elles sont, et je constate que l’obligation morale y joue le même rôle que l’instinct chez les insectes. Dans ce sentiment de l’obligation, je trouve un élément infra-rationnel, qui apparaît à l’état pur dans les sociétés primitives, et un élément supra-rationnel que les saints nous présentent inaltéré : les primitifs et les saints m’apparaissent comme les deux termes extrêmes de l’évolution des humains. D’ailleurs, la non-hérédité des habitudes acquises explique que l’homme primitif existe en chacun de nous, et qu’on ne peut rien faire en aucun domaine si l’on ne s’efforce pas de discipliner cet homme fondamental, soit en neutralisant l’un après l’autre ses exigences, soit en les supprimant toutes d’un coup, comme font les saints. » Aspiration et pression : tels sont donc les deux éléments qu’on découvre aux extrémités de la forme commune qu’ont pris les deux morales. En dépit de leurs caractères opposés qui les font apparaître, l’une comme impersonnelle et instinctive, l’autre comme incarnée dans de puissantes personnalités, les deux morales ne demeurent pas isolées : elles se mêlent et réagissent l’une sur l’autre. Et même, à descendre « Jusqu’à la racine de la nature elle-même, on s’apercevrait peut-être que c’est la même force qui se manifeste directement, en tournant sur elle-même, dans l’espèce humaine une fois constituée, et qui agit ensuite indirectement, par l’intermédiaire d’individualités privilégiées, pour pousser l’humanité en avant. » Mais « toute morale, pression ou aspiration, est d’essence biologique. » Ainsi, ce que la plupart des hommes prenaient pour éthique se résout chez Bergson en infra-éthique. Mais n’y a-t-il pas des défaillances à cette nouvelle éthique qui se veut expérimentale? D- LIMITES DE LA MORALE BERGSONIENNE Comme tout système philosophique, la morale bergsonienne, bien au-delà des mérites qu’elle puisse avoir présente des limites. Il s’agit notamment d’un déséquilibre constaté justifiant l’absence de fin dans cette éthique ainsi que son irrationalisme. 1- Une morale déséquilibrée L’éthique bergsonienne est située entre l’infra-morale et le supra-morale d’où un déséquilibre moral. Car il n y a pas de juste milieu qui est pourtant une vertu fondamentale dans tout système morale. Selon Madeleine Barthélémy-Madaule : « La morale [Bergsonienne] est non seulement coupée en deux, mais déséquilibrée, par le fait qu’en s’ouvrant, elle devient religieuse, sinon par le thème suprême, au moins par l’attitude du sujet. On peut, dans ces conditions, se demander s’il y a vraiment un domaine éthique ou si l’éclatement de la morale n’aboutit pas à l’infra-moral, à du supra-moral, mais jamais à du moral. » En effet, la morale close est infra-morale ; elle est constituée par un ordre social qui imite l’ordre naturel, elle est dominée par l’obligation, qui n’est qu’une habitude ou un instinct, elle se traduit par une justice qui demeure essentiellement close, en dépit des créations successives qui l’ébranlent. En outre, le fondement de l’obligation morale n’est pas que social elle a un caractère rationnel. L’obligation morale se réfère essentiellement à la structure de la nature humaine et à la fonction pratique de la raison, au fait que l’homme est doué de raison, et que la raison a l’idée du bien et du mal, et commande d’accomplir et d’éviter ce qui est mauvais, c’est-à-dire d’agir conformément à la raison elle-même. 2- L’absence de fin L’être humain est ordonné à une certaine fin par la nature des choses et par sa structure ontologique, l’éthique et la volonté humaine sont dépendantes d’un Autre, auquel elles doivent faire accueil, engagées dans le grand jeu cosmique de l’être. Mais cette fin c’est la raison qui la connaît, et la volonté qui s’y consent librement, et qui choisit librement les moyens d’y parvenir, et ainsi l’univers de la morale est, selon Maritain, un univers de liberté, fondé sur l’univers de la nature. « Morale de type cosmique, oui : mais à condition que la raison et la liberté soient au cœur du cosmique. » Or la notion de fin, de laquelle tout cela dépend, est absente de la morale bergsonienne, cette carence est en effet inévitable de l’irrationalisme bergsonien. 3- L’irrationalisme bergsonien Le donné moral est « extra-rationnel », pour ne pas dire irrationnel : il faut le recevoir tel quel de la conscience collective ou de l’expérience mystique. Ainsi, pour E. Rolland : « C’est l’agnosticisme bergsonien qui se retrouve au fond de cette tentative morale. Que deviendra le caractère idéal et transcendant de la règle morale dès lors qu’elle a perdu sa justification rationnelle, dès lors que la raison discursive est proclamée incapable d’atteindre réellement l’absolu ? Malgré le souffle qui l’anime, cette morale ne saurait prétendre à plus de vitalité que la morale kantienne. La racine, de part et d’autre, est coupée, et la plante est privée de la sève qui la ferait vivre. » Il faut que l’obligation morale fournisse une justification rationnelle authentique sous peine de périr : on y verrait à bon droit un préjugé infra-rationnel, ou une rêverie chimérique d’un idéal inaccessible à l’homme. De toute façon son caractère impératif disparaîtrait du même coup et l’homme est pris entre un social infra-rationnel et un mystique supra-rationnel. En dépit de ces limites soulignées, il reste que la morale bergsonienne conserve toute sa valeur et elle a une portée qui touche presque tous les domaines de la vie humaine notamment : la justice, la politique, l’économie, la société, la morale et la religion pour ne citer que ceux-ci. TROISIEME PARTIE : LES IMPLICATIONS DE LA MORALE BERGSONIENNE A- SUR LE PLAN JURIDICO-POLITIQUE 1- Sur le plan juridique La morale bergsonienne a une implication considérable sur le plan juridique. La justice selon qu’elle est vécue dans l’une ou l’autre morale est forte différente. Dans la morale close, elle affirme surtout les idées d’égalité et de mesure sur lesquelles elle se fonde finalement. Elle tendra à appliquer aux relations entre personnes ainsi qu’aux rapports entre gouvernement et gouvernés, l’égalité stricte qui s’impose dans les échanges d’objets. A la limite, elle exigera un dommage équivalant à celui qu’on aura pu causer : œil pour œil, dent pour dent, mort pour mort. La société mesurera la peine à infliger sur la gravité de l’offense. La justice (de la société) mesure, égalise, proportionne. Elle se reconnaît dans le symbole de la balance. Cette forme close de la justice exprime essentiellement la pression de la société sur l’individu et, comme l’affirme Bergson, elle « demeure fidèle à ses origines mercantiles. » A la limite, la punition imposée par la société à ses criminels se rapproche éminemment d’un comportement de vengeance. Elle a valeur de paiement pour le crime. Cette punition infligée au délinquant vise aussi à le redresser et à le corriger. Mais elle agit surtout de l’extérieur à la manière de la pression sociale. Elle ne peut que difficilement dépasser le ‘‘moi social’’ (le moi des obligations impersonnelles) pour atteindre ce que Bergson nomme le ‘‘moi profond’’ (le moi libre et créateur). La justice à l’intérieur de la morale ouverte, n’a plus les mêmes traits. Aux idées de mesure stricte et d’équité, qui fondaient la justice en morale close, elle substitue l’incommensurabilité de la personne et l’affirmation des droits inviolables . Bergson parle ici d’une justice des droits de l’homme. La mesure de la justice devient le respect absolu de l’humanité présente en chaque personne. Cette forme ouverte de la justice entre gouvernement et gouvernés ne comptera plus sur la simple pression pour corriger le délinquant. Elle cherchera à le rejoindre au point même où la créativité morale peut apparaître : sa liberté. Aussi bien, à l’idée de punition elle tendra à substituer celle de rééducation ; aux exigences impersonnelles ; aux habitudes imposées de l’extérieur, la création de soi par soi. C’est pourquoi René Le Senne dira que : « De même que le héros puise sa force dans l’amour, la justice ouverte peut être considérée comme émanant de la charité ; mais elle n’est pas encore la charité même, qui est au-dessus d’elle, à la hauteur du religieux. » Cette influence de la morale bergsonienne sur la justice ne laissera pas indifférent la pensée politique. 2- Sur le plan politique La morale bergsonienne fait appel à plusieurs éléments de la pensée politique comme le droit, la société, la paix et la guerre. A la question sociale de la justice, réponde l’idéal démocratique, tel qu’il conjoint citoyenneté et fraternité, car pour Bergson, « la démocratie est d’essence évangélique et elle a pour moteur l’amour. » Ainsi, Les sociétés démocratiques se fondent sur cette morale ouverte, qui sert de critère pour distinguer les ‘‘sociétés ouvertes’’ des ‘‘sociétés closes’’. Il arrive, d’ailleurs, que l’idéal de la morale ouverte modifie les sociétés closes. De là, par exemple, les institutions démocratiques, tardivement réalisées, qui attribuent à tous les hommes des droits égaux. Les fondements de toute démocratie que sont la liberté, l’égalité et la fraternité sont vécus au quotidien par les âmes privilégiées, promoteurs de la morale ouverte qui tirent leur source de l’élan vital, principe créateur. L’esprit démocratique surgit, en eux avec l’idée d’une égalité foncière entre les hommes. Pour Jacques Maritain : « Bergson a voulu monter dans l’état d’âmes démocratique un grand effort en sens inverse de la nature, nous avertissant ainsi que la grande aventure historique de la démocratie irait à la faillite si celle-ci reniait ses sources spirituelles et se relâchait dans sa lutte pour dominer les instincts animaux. » La conception bergsonienne de la morale entraîne pour cela, dans le domaine politique, à la fois un progressisme et un primat des grandes personnalités sur les masses, de ce qui vient d’ « en haut » sur ce qui vient d’ « en bas », en un mot, une histoire événementielle, tout entière axée sur le religieux et confiée à l’élan mystique. Car « Les vrais mystiques sont les plus sages des hommes, et les meilleurs témoins de l’esprit. » . En effet, selon Madeleine Barthélemy-Madaule, l’histoire nous révèle que : « Les personnalités d’exceptions, , animés d’une puissance qui les dépassait mais qu’ils ont réussi à canaliser, ont lancé à travers ces sociétés humaines, toutes menacées par l’entropie, des courants régénérateurs qui ont changé, changent et changeront la direction du monde et de l’humanité. » Ce changement touche sans aucun doute la vie économique et sociale de toute société. B- SUR LE PLAN SOCIO- ECONOMIQUE 1- Sur le plan social La vie sociale est fondamentalement impliquée dans ces différentes formes de morales à travers les deux types de sociétés décrites par Bergson. En effet, d’un côté, la morale close à pour finalité la cohésion, l’harmonie et la solidarité entre les membres d’une société (société close). De l’autre côté, la morale ouverte, celle des grandes personnalités, se veut un dépassement de ce cadre social pour s’élever à l’humanité dans la fraternité (société ouverte). La vie sociale trouve son harmonie dans le respect des lois établies. Ce regard de Bergson rejoint des théories sociologiques notamment celles d’Émile Durkheim qui pense en effet que c’est la société qui trace à l’individu le programme de son existence quotidienne. On ne peut vivre en famille, exercer sa profession, vaquer aux mille soins de la vie journalière, faire ses emplettes, se promener dans la rue, ou même rester chez soi, sans obéir à des prescriptions et se plier à des obligations. Un choix s’impose en tout instant ; nous optons naturellement pour ce qui est conforme à la règle. C’est à peine si nous en avons conscience ; nous ne faisons aucun effort. Une route a été tracée par la société ; nous la trouvons ouverte devant nous et nous la suivons; il faudrait plus d’initiatives pour prendre à travers les champs. Le devoir, ainsi entendu, s’accomplit presque toujours automatiquement. Et c’est dans ce rouage social que les hommes vivent la solidarité. La solidarité sociale « exprime la solidarité de l’individu avec les groupements dans lesquels il se trouve engagé : la famille, la communauté, naturelle qui est l’assise même de toute la société humaine » , l’école, la profession, la société avec ses traditions, ses coutumes, le pays et l’humanité toute entière. Elle implique la responsabilité de uns vis-à-vis des autres. C’est dans ce sens que Jacques Chevalier dira que : « En tant que notion morale, créant des devoirs et des droits, et obligeant l’homme au sacrifice de soi, la solidarité se fonde non sur la nature, mais sur un principe qui dépasse la nature. Il complète la notion sociale de solidarité par la notion morale de fraternité qui en est la base. Et cette notion de fraternité découle non pas des faits sociaux et économiques, mais bien de la croyance en la valeur de la personne humaine. La charité ne se ramène pas à la justice stricte ; tout au contraire, sans charité pas de justice, partant pas de solidarité.» La solidarité est le socle de la paix, elle est une source de l’harmonie dans la vie en société « c’est grâce à la solidarité que la société garde sa cohésion à travers les différentes fonctions qu’elle confie à certains de ses membres. Le principe de solidarité favorise l’union des forces et l’harmonie des compétences ». Ainsi, conservation de l’ordre social, fidélité à la tradition, à la tribu, aux coutumes et mœurs, solidarité des individus sont les exigences de la morale close. La morale ouverte qui brise les cadres sociaux se fonde sur la fraternité promue par les âmes élites. Ces génies bouleversent l’ordre social, représentent une espèce nouvelle qui bouscule et malmène les routines sociales. Les personnalités exceptionnelles sont cause de tout changement social, de la direction du monde et de l’humanité. Les héros à travers leur morale sont capables d’effectuer les réformes sociales considérables car certaines réformes qui semblaient irréalisables, n’ont pu être réalisées que du moment où, dans la société, a été créé un esprit favorable, celui là que devait produire la réforme elle-même qui conduit à la reconnaissance de tous les hommes comme frères. Et ceci grâce aux mystiques chrétiens « il fallut attendre jusqu’au christianisme pour que l’idée de fraternité universelle, laquelle implique l’égalité des droits et l’inviolabilité de la personne, devînt agissante » telle est la grande réforme inaugurée par l’Evangile, et qui devait indéfiniment se poursuivre : « autre chose est un idéal simplement présenté aux hommes par des sages dignes d’admiration, autre chose celui qui fit lancé à travers le monde dans un message chargé d’amour, qui appelait l’amour. » Dans la morale ouverte, l’homme n’agit ni par respect de la loi, ni par devoir, mais par pur élan « la fin de la morale ouverte, c’est l’épanouissement de l’homme dans la charité.» Car « Le héros ou, si l’on préfère, l’inventeur moral, est un médiateur de sympathie.» Ce regard nous pousse à considérer la morale ouverte comme source de tout développement économique. 2- Sur le plan économique La vie économique s’insère dans la vie sociale et elle est également affectée par la morale close et la morale ouverte. En effet, qu’on soit dans la société close ou ouverte, les considérations économiques varieraient en tenant compte de l’appartenance sociale des individus. Ainsi de cette morale découle une économie de consommation et une économie de production. L’individu des sociétés closes, qui vit essentiellement la morale close est le prototype des consommateurs économiques et sociaux. C’est selon l’expression d’Ebenezer Njoh Mouelle : « l’homme médiocre » contrairement à « l’homme l’excellent » qui vit dans la société ouverte. Pour Ebenezer Njoh Mouelle : « L’homme médiocre ne se fait pas, mais il est fait, il n’agit pas mais agit par les événements, les hommes, l’entourage ou le milieu. C’est un homme superficiel. » Il n’est pas un créateur mais plutôt un consommateur car il se contente de suivre le mouvement de la vie. Il ne saurait donc être une référence pour tout progrès économique. Alors que dans la morale ouverte, « il y a un principe de progrès. » La morale ouverte, la morale humaine, celle qui agit par attraction et provoque un progrès meilleur, peut ici revendiquer sa part d’influence sur le plan économique. En effet, « Le mysticisme complet est action, création, amour » et dans la pensée de Bergson, « à l’origine des inventions, il y a un homme. » Ainsi, le mysticisme est la forme la plus efficace de la création, celle qui assure le progrès de l’histoire. « Le grand mystique serait une individualité qui franchirait les limites assignées à l’espèce par sa matérialité, qui continuerait et prolongerait ainsi l’action divine » ceci par la créativité dont il fait preuve à travers un travail producteur. Cette production est bénéfique pour l’humanité. C’est à juste titre que Joseph Folliet dira que : « la production […] est grande parce qu’elle fait vivre l’humanité, et le producteur, respectable, en tant qu’il imite l’œuvre créatrice de Dieu et s’acquitte envers ses frères d’une dette de solidarité. » C’est pourquoi nous n’hésiterons pas de dire avec François Sellier que « La vie économique c’est d’abord le travail. » Bien qu’ayant souvent eu une consonance négative, le travail libère et fait explorer la créativité de l’homme. Il a un pouvoir créateur qui peut transformer les hommes et les structures et orienter l’histoire pour le bien de l’humanité. Par lui, l’homme entre comme acteur dans les réseaux où se construit l’histoire humaine. L’excellent est caractérisé par la liberté, la créativité c’est pourquoi : « Il faut que le développement œuvre à substituer à la médiocrité l’excellence. » L’homme excellent est caractérisé par le sens de la responsabilité envers lui et l’humanité. C’est une responsabilité illimitée et étendue à tout le genre humain. C’est un acteur et non un spectateur c’est un homme d’action et non de discours. « C’est le type d’homme que le développement devrait promouvoir » en prenant en considération tous les aspects de la vie car le développement de l’homme doit être intégral. Il ne se résume pas à la simple croissance économique, il promet tout l’homme et tout homme. Le développement libère l’homme de toute forme d’oppression et d’exploitation. Ainsi l’homme développé jouit comme ces âmes privilégiées d’un épanouissement moral et religieux. C- SUR LE PLAN MORAL ET RELIGIEUX 1- Sur le plan moral Bergson montre l’importance de la supra-morale dans la vie morale de l’humanité. Un des mérites éminents de Bergson dans le domaine de la morale a été d’opposer à l’amour manqué que l’altruisme athée nous propose l’amour authentique pour tous les hommes, qui « à travers Dieu, par Dieu, aime toute l’humanité d’un divin amour » , et de l’avoir appelé par son vrai nom, qui est la charité. C’est cet amour de charité qui, lors qu’il est entré en possession d’une âme et prend sans empêchement ses pleines dimensions, introduit l’homme dans le régime de la supra-morale. C’est pourquoi Maritain dira que : « Bergson nous fait voir en quoi consiste le véritable amour de l’humanité ; il nous montre que l’amour authentique et l’authentique don de soi par lesquels nous nous dévouons à tous les hommes passent nécessairement par Dieu, et que leur vrai nom est cette charité fraternelle qui ne fait qu’un avec l’amour de Dieu. » En outre, la morale bergsonienne fait appel aux problèmes éthiques de la dignité de la personne humaine. Bergson se veut un défenseur de « l’éminente dignité de la personne humaine.» Bruno Huisman ne manquera pas de le souligner en ces termes : « Ce qui fait la dignité de l’homme, c’est la conscience morale, telle du moins qu’on l’entend ici. La raison reste une de ses facultés nobles, mais cette faculté est subordonnée à la conscience » ce n’est pas la raison qui fait la dignité de l’homme. Les hommes qui peuvent s’affirmer être vraiment dignes sont les grands hommes de l’histoire c'est-à-dire, selon les mots de Marx Scheller, l’artiste en l’art de jouir de la vie, le pionnier de la civilisation, le héros, le génie et le saint. Et pour Scheller : « C’est en s’inspirant finalement des modèles de sainteté, que l’homme grandit, soulevé pour ainsi dire, par eux. Le passé continue à vivre sous les traits de ces personnes-modèles, il demeure présent, vivant, agissant par les valeurs morales qu’ils incarnent dans leur plus pur aloi. Tous les bons génies de l’histoire habitent de cette façon le moment présent et le changement d’une énergie nouvelle en vue de construire un avenir meilleur.» Sur un autre point de vue moral, l’éthique bergsonienne représente une portée incommensurable dans l’avenir de la philosophie morale. Aux yeux de Maritain en effet, Bergson a reconnu la dépendance de la philosophie morale à l’égard de la métaphysique et de la philosophie de la nature, et lié à une philosophie de l’univers le sort de la philosophie de l’agir humain. « Il nous délivre ainsi des derniers prestiges du kantisme, et retrouve la grande tradition philosophique de l’humanité.» Cette grande tradition accorde une place primordiale à Dieu, principe de toute morale. D’où un lien avec la religion. 2- Sur le plan religieux Avec une telle morale surgie à tout prix la question de l’existence de Dieu, du mysticisme et du fondement des religions. Ainsi avec la morale close, Bergson pose une religion close ou statique qui à pratiquement le même rôle que la morale close. En effet, la religion statique est une réaction défensive de la nature ou de l’instinct contre ce qu’il pourrait y avoir de déprimant pour l’individu et de dissolvant pour la société dans l’exerce de l’intelligence. Elle a une fonction fabulatrice et permet d’assurer la conservation du groupe et de prémunir contre l’angoisse de la mort. La morale ouverte, celle des héros, des saints et des mystiques a pour support la religion dynamique qui est avant tout une vocation à la vie mystique. Ainsi, « La morale ouverte est celle de la sainteté. » Les saints ne sont plus sous le régime de la loi. En aimant tous les hommes, le saint est plus que jamais seul avec Dieu. Comme le dit si bien Bergson, « tout esprit qui s’engage sur la voie mystique, hors de la cité, sent plus ou moins confusément qu’il laisse derrière lui les hommes et les dieux. » La religion dynamique s’appuie sur l’élan de la mystique créatrice et sur l’amour car Dieu est amour, il est objet de l’amour et appelle à l’action. C’est à travers l’expérience des mystiques que Bergson démontre l’existence de Dieu. Les mystiques prétendant être en contact avec Dieu, il faut, selon Bergson, étudier le mysticisme pour pouvoir dire quoi que ce soit de Dieu qui ne se fonde pas sur la foi. Cette étude se passera de façon successive. Tel est en effet le constat qui ressort de l’analyse d’Henri Hude en ces termes : « Nous savons qu’il (Bergson) va étudier les problèmes moraux. Mais ce n’est pas qu’il cherche ultimement et principalement à régler ces mœurs. C’est qu’il veut en savoir plus long sur Dieu, à travers, ou à partir des problèmes moraux […] la continuité des idées de Bergson se rétablit aisément. De la morale, nous allons au bien ; du bien, nous passons à Dieu : en un mot, nous passons de la morale à la religion ; après quoi, dans le phénomène religieux, nous allons droit à la prière ; des priants, nous passons bientôt aux plus grands de priants, qui sont les mystiques. Tel est le rapport incontestable qui s’établit entre la morale et le mysticisme. » Le mystique nous fait remonter au principe de tout qui est Dieu. « L’amour qui le consume, écrit Bergson, n’est plus simplement l’amour d’un homme pour Dieu, c’est l’amour de Dieu pour tous les hommes. » Ainsi, la mystique nous aidera à poser de façon neuve « le problème de l’existence de Dieu » , et c’est elle aussi qui nous aidera à « résoudre les inextricables difficultés que nous offre une humanité qui se prend elle-même comme objet […] et l’on comprend, dès lors, que le problème de Dieu cesse d’être un problème abstrait. » Le Dieu des mystiques est le Dieu vivant, c’est la vie même non pas le Dieu des philosophes et des savants. Pour ceux-ci, « Dieu est l’Immuable, éternité de mort et non éternité de vie. » La morale bergsonienne doit s’achever en mystique et doit être interprétée dans la perspective de la religion dynamique. CONCLUSION Parvenus au terme de notre analyse, il était question pour nous de faire un essai de compréhension de la morale de Bergson dans Les Deux sources de la morale et de la religion. En première partie, nous avons défini la morale tout en représentant les différents types de morale ainsi que les données de la morale à savoir la conscience morale, la loi morale, l’obligation morale, les valeurs morales et les vertus. La seconde partie nous a conduits à l’examen de la morale bergsonienne. Pour Bergson, la morale possède un double visage. Elle se présente d’abord comme un système d’obligations solidaires, exprimant l’ensemble des exigences d’une société. Ce nœud d’impératifs impersonnels se présente à l’individu avec la nécessité des lois de la nature et s’impose à lui avec la force du devoir absolu et indiscutable. L’individu, pour être moral, s’ajuste alors sur l’ensemble des mœurs, des règles et des lois de la société dont il est membre. Il développe ainsi en lui, sous la pression sociale, un ensemble d’habitudes morales qui forment ce que Bergson nomme la morale close. Mais la morale se présente aussi sous un autre visage. C’est celui de l’imitation des personnes, perçues comme des modèles où s’incarnent de multiples valeurs. Ces valeurs nouées au fond d’une individualité admirée agissent, non plus comme la pression des obligations impersonnelles mais comme un appel et une invitation toute particulière. Par-delà des exigences sociales, l’individu accède à une morale de l’attrait et de l’aspiration. Il retrouve son ‘‘moi profond’’ et l’élan créateur qui le traverse. Son devenir humain s’effectue alors sous le signe de la morale ouverte. Bergson vient donner un sens nouveau à la morale. Et Maritain n’hésitera pas à affirmer que la morale bergsonienne : « D’une part, elle nous met en garde contre tout l’énorme poids d’imitation, inconsciente ou délibérée, de routine, de réflexes sociaux et de conformisme social, qui menace en nous la vie morale. D’autre part, elle nous avertit qu’en fait, dans la réalité concrète, cette vie perd en nous toute valeur véritablement transformatrice si elle n’est pas traversée par l’appel et la vocation, par l’élan et le désir, par un désir insatiable, par un désir fou, - de quoi, sinon de la sainteté, car ce que Bergson nomme l’appel du héros, c’est bien évidemment l’appel du saint. En suspendant ainsi la morale au supramoral, c’est-à-dire au théologal, en suspendant la loi à l’amour et à la liberté, Bergson sauve la morale. » Cette morale ainsi élucidée a des implications considérables. Tel est en effet, le constat qui ressort de la troisième partie qui touche la vie juridico-politique, socio-économique, morale et religieuse. Vue ainsi, la question du développement de l’Afrique se pose avec acuité. Car la morale ouverte, celle des âmes privilégiées c'est-à-dire le saint, le héros, et le mystique, est une voie efficace qui pourrait permettre à nos sociétés africaines de sortir des différentes formes de maux dont elles souffrent : malnutrition, analphabétisme, chaumage, corruption, népotisme, tribalisme, détournements de fonds publics, superstitions, égocentrisme.etc. Ces sociétés devraient en effet avoir pour référence ces hommes de grandes personnalités qui sont auteurs de tout changement social car ils participent à l’élan créateur. Plus que jamais aujourd’hui, les sociétés africaines devraient promouvoir la morale ouverte qui se veut un amour pour l’humanité et briser ainsi toute clôture qui renferme les hommes à eux-mêmes ou à leur appartenance ethnique. C’est ainsi que l’Afrique pourra entrer de plein pied dans la mouvance de l a mondialisation. 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Par DOURWE BERNARD - Publié dans : Philosophie
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