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COMMENTAIRE DE TEXTE

« Bienheureux temoins du Christ qui allez bientôt être tués, quand l’Eglise, notre mère et maîtresse se préoccupe de vous fournir les aliments nécessaires pour vous sustencer, envoyant vos frères dans vos prisons, partager avec vous autant qu’ils peuvent le fruit de leurs travaux, laissez-moi, comme je puis, essayer de soutenir votre âme. Vous savez qu’il est inutile de nourrir le corps quand  l’esprit est défaillant et que si l’on prend soin de guérir  les faiblesses corporelles, à plus forte raison on doit pourvoir  aux maladies de l’âme, bien plus dangereuses que celles du corps.

Mais, quoique je sois peu qualifié pour vous donner des instructions, souvenez-vous cependant que les plus braves gladiateurs se laissent quelquefois animer non seulement par les maîtres et leurs directeurs, mais encore par des étrangers et par des gens sans habilété; le peuple les encourage de loin, et souvent, tout peuple qu’il est, sa voix est plus efficace que celle des maîtres de l’art. »[1]

 

INTRODUCTION

Le texte soumis à notre analyse est un extrait du traité Ad Martyras de Tertullien. C’est notamment un extrait de l’introduction de ce traité habituellement daté de 197. Quintus Septimius Florens Tertullianus, dit Tertullien, fils de centurion, est né à Carthage, à une époque où la communauté chretienne était encore très réduite. Il fit de bonnes études, se forma à la rhétorique et au droit.  Il est parfaitement bilingue, au départ il écrit aisement le grec que le latin. Il va forger la langue de l’Eglise, en utilisant beaucoup de termes techniques venus du grec[2]. Il serait né entre 150 et 160. Il s’est converti vers 195 suite au témoignage de vie des chrétiens qui le fascina tant : le spectacle des chrétiens, leur esprit d’entraide, leur solidarité,  la rigueur de leurs moeurs.  Ecrivain proléfique, il a entrepris une serie d’ouvrages apologétiques.  Il est particulierement frappé par le courage des martyrs.  Et c’est ainsi qu’il écrit l’une de ses premiers œuvres aux martyrs.  Ad martyras, l’écrit aux martyrs, est l’un des plus courts des ouvrages de l’Africain. Il semble dans cette oeuvre faire allusion à la révolte d’Albinus contre Septime-Sevère et à la bataille de Lyon, qui eut lieu le 19 février 197[3].  Cet écrit se veut un encouragment aux martyrs. L’extrait qui fait l’objet de notre analyse porte essentiellement sur l’encouragement aux martyrs jétés en prison. Tertullien les encourage à braver héroiquement la mort. Pour ce fait nous allons d’abord dans une première partie examiner qui sont les martyrs  puis le rôle de l’Eglise par rapport à ces derniers ensuite les persécuteurs de ceux-ci. Ici nous considérerons notamment le peuple, les gladiateurs et l’autorité et enfin dans une deuxième partie, nous ferons une élaboration critique en présentant la portée théologique, historique et ecclésiologique de ce texte.

 

I-    ANALYSE DU TEXTE

1-      Encouragement aux martyrs

Tertullien commence par encourger les martyrs dans leur témoignage au Christ. Membres souffrants du corps du Christ, les martyrs endurent l’épreuve avec le Christ.  La foi du martyr s’exprime ici par le don total de sa vie pour le Christ. Le martyre est une profession de foi, une rupture avec le monde, même avec la famille. C’est un chemin assuré pour conduire à Dieu. En effet, le don de la vie est le temoignage suprême rendu à Dieu.

Tertullien recourt à l’anthropologie chrétienne qu’il n’a cessé de professer[4] pour établir le rapport entre le corps et l’esprit. Il établit une nette distinction entre ce qui est charnel et spirituel. Et dans l’échelle de valeur qu’il établit, il encourage les martyrs à surpasser les faiblesses liées à la chair qui est vouée pourtant à la corruption. En effet, la chair doit servir l’esprit. C’est pourquoi le martyr  malgré les faiblesses de la chair doit être prêt à donner sa vie pour le Christ. Il fait ainsi une méditation sur la fragilité humaine. A ce point, le père Servais souligne :

« la chose est d’autant plus rémarquable que l’idéal du martyre ne coincide guère avec la mentalité grecque. Alors que la pensée grecque tend au détachement du corps et du monde sensible, le martyre implique une participation essentielle du corps à la perfection chretienne, car il se consomme dans le don de la vie physique pour le Christ, dans le sacrifice du corps qui est, de ce fait, sanctifié, comme le montrera concretement le culte rendu aux restes du martyr. »[5]

Accueillir les souffrances  est une conviction de la présence du Christ. Les martyrs sont appélés à perdre quelques avantages terrestres pour l’immense bonheur du ciel. La prison, où ils se trouvent devient alors un lieu de passage  et de combat spirituel pour arriver au Christ.

2-      Soutient de l’Eglise aux martyrs

La force des martyrs provient moins d’un courage humain, que de l’humble foi au Christ qui manifeste par eux sa puissance et procure à leur sacrifice une dimension communautaire originale. Même sous le mépris public dans le délaissement d’une prison, ils souffrent en communion avec l’Eglise. Le martyre est un acte d’Eglise, par excellence, parce qu’il prolonge dans le temps, la présence du chef, sa passion et son agonie. L’Eglise ne se fait pas indifférente aux souffrances perpétrées contre les martyrs. L’Eglise est la mère et maîtresse qui prend soin de ses enfants.  Elle les soutient par la médiation des frères qui leur rendent visite à la prison. Elle leur applique les œuvres de la miséricorde corporelle.

En plus  de ce soutient corporelle des frères, Tertullien se propose dans son indigeance personnelle, d’apporter la nourriture spirituelle aux martyrs en toute humilité. Ainsi, le temoignage des martyrs manifeste une dimension ecclésiale et communautaire. Il s’insère dans le témoignage de l’Eglise en faveur du Christ. Nous avons donc affaire à un évenement à la fois personnel et ecclésial.

3-      Les persécuteurs des martyrs

     L’évenément-Jésus, qui fonde le témoignage des martyrs, possède une face extérieure, comme ce témoignage lui-même, que ce soit devant l’autorité romaine qui juge et condamne, ou devant le peuple païen qui assiste à ce martyre.

     Tertullien par ses mots cherche à fortifier la foi de ces témoins du Christ qui doivent affronter comme les gladiateurs, la foule qui viendra assister au spectacle sanguinaire. Les martyrs doivent faire face aux maux, injures et insultes du peuple avec patience et douceur. ‘‘Les gladiateurs’’ évoque une image de combat. Ce sont les combattants de metier qui se produisaient  dans des spectacles de combats armés dans les cirques romains et les amphithéatres antiques. Ils offraient des spectacles au peuple et aux autorités romaines sous la supervision de leurs maîtres et directeurs. Les témoins du Christ qui, par leur martyre prendront leur place doivent garder courage. La vie chretienne est un combat permanent, exaspéré au temps des persécutions.

      Le chrétien doit s’entrainer comme un athlète, armé comme un gladiateur.  Allusion aux jeux du cirque, où les chrétiens vont prendre la place des gladiateurs raréfiés, non pour combattre contre les fauves ou des adversaires mais pour remporter la victoire sur la faiblesse et obtenir la béatitude promise. Quelle est la portée historique et théollogique et ecclésiologique de cet extrait ?

II-                EXAMEN CRITIQUE DU TEXTE

1-      Interêt théologique

     Ecrits de circonstance, rédigés dans le feu du péril, en pleine persécution, envoyé à des frères en prison veut mobiliser toutes les énergies et vaincre les dernières tentations. « Tertullien avait déjà participé à la rédaction du martyre de Félicité et Perpétue. Il vit quotidiennement à Carthage la menace qui pèse sur la communauté. Ce qui fournit à l’apologétique la passion qui enflamme son plaidoyer. La lettre Aux Martyrs reflète une situation qui provoque l’héroisme »[6]. Il jette les fondements d’une véritable théologie du martyre. Il prolongue la réflexion ébauchée par les hommes comme Ignace d’Antioche, Polycarpe de Smyrne. Les lettres de saint Ignace d’Antioche, Origène dans son Exhortation au martyre, saint Cyprien Exhortation au martyre adressée à Fortunat, vont rejoindre cette perspective d’encouragement aux martyrs. Ce n’est pas une spéculation mais une théologie de situation car il traite un fait d’actualité.

2-      Interêt historique

L’indignation et les pamphlets de Tertullien c’est pendant le règne de Septime-Sévère (193-211) empereur d’origine africaine. Il persécute en réaction à l’hostilité populaire contre les chrétiens.[7] La lettre est adressée à un groupe de chrétiens en prison,  qui attendent la sentence et se préparent à la mort  prochaine. Ce sont vraisemblablement des cathécumènes, qui n’avaient pas reçu le baptême. Pour cette raison certains historiens, comme Pierre de Labriolle, proposent que l’écrit soit envoyé au groupe des chrétiens, arrétés avec Felicité et Perpétue, lesquelles effectivement se trouvèrent être encore cathécumènes, lors de leur arrestation. L’écrit daterait alors de l’année 202.[8]

3-      Interêt Ecclésiologique

La  fécondité spirituelle du martyre est une raison majeure de l’extension extraordinaire de la foi chrétienne. C’est pourquoi Tertullien dira que « nous devenons plus nombreux  chaque fois que vous nous moissonnez. Le sang des chrétiens est une sémence.»[9] On peut donc dire que la spiritualité du martyre constitue la première spiritualité chrétienne. Elle a dominé les trois premiers siècles de l’histoire de l’Eglise. Selon le père Servais, « On doit même dire qu’elle est la mère de toutes les spiritualités issues de l’Evangile, au sein de l’Eglise car elle a exercé une influence profonde et déterminante sur l’idéal de la sainteté et sur les écoles spirituelles qui l’ont exprimé postérieurement. Elle est un premier modèle de la spiritualité chrétienne, formé en contact immédiat avec l’Evangile.»[10] Le martyre se situe d’abord dans le parcours sacramententaire, qui fait l’Eglise. Le martyre construit l’Eglise « de pierres vivantes ». La maternité de l’Eglise est présente. D’où la fécondité du martyre.[11] C’est pourquoi nous convenons avec le père Servais que «  l’œuvre de Tertullien bénéficie-t-elle aujourd’hui du double intérêt convergeant des théologiens pour les débuts du christianisme, des philologues et des historiens pour la civilisation de l’antiquité tardive et la valeur de témoignage exceptionnelle de cette œuvre qui est pratiquement la première de la littérature latine chrétienne »[12]. Il a exercé une influence sur Cyprien qui le lisait et l’appelait le « Maître », Bossuet qui reconnaissait « une force de raisonnement qui nous enlève », toute une lignée de théologiens a repris, approfondi, enrichi l’essentiel de sa pensée.[13]

Exhortation virile, plus teintée de stoicisme que de douceur évangelique, où perce déjà « la rigueur » d’un ascétisme, qui se ferait vite impitoyable pour l’ombre même de la défaillance »[14] qu’un rigourisme naturel, influencé de surcroît par l’ascétisme de l’Eglise asiate, a conduit logiquement Tertullien au montanisme, puis au « tertullianisme ». polémiste, moraliste, théologien, il a laissé une œuvre répartie en traités apologétiques, anti-hérétiques, moraux, etc.[15]

CONCLUSION

Ad martyrasde Tertullien, malgré sa briévété, est un écrit étonnement riche par les thèmes qu’il exprime en des formes denses et ramassées. C’est une grande source historique pour mieux comprendre les persécutions qu’ont connu l’Eglise à sa naissante et en a fondée en eux une spiritualité. « l’Eglise des martyrs : ces deux mots caractérisent l’histoire des trois prémiers siècles chrétiens. Il serait difficile de surestimer l’omniprésence du martyre dans la conscience et la vie des croyants, messagers du Christ ressuscité et vivant, sans  cesse aux prises avec la société ; ignorés d’abord, tolérés avec peine, finalement rejétés, parce qu’ils ne trouvent pas leur place dans la cité antique »[16]. La geste des martyrs ne s’achève pas au IVè siècle. Elle ne se limite d’ailleurs pas à l’héroisme des morts inventoriés : leur exemple fera rapidement fleurir les déserts d’anachorètes et de moines, dont la ferveur se met à l’école des confesseurs de la foi, qui ont versé leur sang, et veulent poursuivre un combat.



[1] Tertullien, Aux Martyrs, 1 in Le martyre dans l’Eglise ancienne coll. « Les pères dans la foi » ed. Mine, Paris, 1990, p. 23-24

[2] Cf Le martyre dans l’Eglise ancienne,  p .21

[3]Cf. ibidem p.22

[4] Cf. Jean-Claude Fredouille, Tertullien et la conversion de la culture antique, Etudes augustiniennes, Paris, 1972 , p 388

[5] Servais Th. Pinckaers, la spiritualité du martyre…Jusqu’au bout de l’amour. Saint-Paul, Versailles, 2000, p. 35

[6] Le martyre dans l’Eglise ancienne, p.9

[7] Cf. Ibidem p.22

[8] Cf. Idem. p. 22

[9]Apologie 50, 13 in  Le martyre dans l’Eglise ancienne, p.18

[10]Servais Th. Pinckaers, op.cit, p 5-6

[11] Cf. Origène, Exhortation au martyre 14 in Le martyre dans l’Eglise ancienne, p. 19

[12] Jean-Claude Fredouille, op.cit, p.16

[13] Cf. Idem, p.16

[14]  Le martyre dans l’Eglise ancienne, p. 22

[15] Cf. Jean –Claude Fredouille, op. cit,  p.17

[16] Le martyre dans l’Eglise ancienne, p. 7

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